G. Dubey rend compte dans son ouvrage[1] de la difficulté du travail de terrain sur Internet : « On n’observe pas des Internautes comme on observerait un groupe social constitué. La dissémination qui résulte du principe d’une communication à distance ainsi que le brouillage entre domaine public et domaine privé rendent le travail de terrain aléatoire. On ne peut la plupart du temps qu’enregistrer et capter les effets macroscopiques, c’est-à-dire ceux qui sont justement le plus susceptibles d’être idéologiquement manipulés, ou simplement reconvertis en discours. Les êtres de chair et d’os qui intéressent au premier plan l’anthropologue disparaissent derrière la surface lisse de l’écran, les jeux de rôles et les effets miroirs qu’il démultiplie à l’infini[2]. » Afin de palier à ces difficultés d’approche des internautes, lors de mon étude des salons de discussions sur Internet, je me suis appuyée sur un article[3] de Véronique Poutrain et Stéphane Héas qui définie les méthodes d’enquête qualitative sur Internet. Dans un premier temps, j’ai, par l’intermédiaire du moteur de recherche « Google », recherché les différents sites qui proposaient des chats. J’ai été sur tous les sites répertoriés et observé les différentes interactions qui s’y déroulaient. J’ai, dans un second temps, choisi de me concentrer sur un chat en particulier : « worldsbiggestchat » qui me semblait être pertinent pour l’objet de ma recherche par l’interface graphique qu’il proposait et qui plongeait l’internaute dans le décor d’un « navire ». De plus, certaines données comme l’âge, le sexe et le nombre de jours de connexion depuis la création du pseudo, m’étaient directement accessibles depuis le profil du chatteur, ce qui me permettait d’acquérir un certain nombre de renseignements sans interaction.
Véronique Poutrain et Stéphane Héas préconisent dans leur méthode d’enquête sur Internet[4], d’observer d’abord les échanges entre Internautes avant de s’y intégrer progressivement. J’ai ainsi procédé en deux étapes. Pendant une semaine, à raison d’une connexion journalière de trois heures, je me suis cantonnée à une simple observation. Or très vite, je me suis aperçue que cette observation n’était pas suffisante pour comprendre ce qui se passait dans les salons de discussions. En effet, dans cet espace, il y a trois façons d’interagir : les conversations dans un salon, où tous les membres lisent ce qu’écrivent ceux présents dans ce salon, les conversations privées échangées entre deux personnes (PV) et celles dans les salles nommées cabine privée, où sur l’invitation d’un chatteur, ou de votre propre initiative, vous discutez des sujets de votre choix sans qu’une quelconque personne n’ayant été invitée ne puisse vous rejoindre et donc lire ce que vous écrivez. Lors de cette première phase, il m’a donc été difficile de comprendre ce qui liait les individus entre eux, puisque ceux-ci pouvaient aussi bien être présents dans un salon et parler en privé en même temps. De plus, il m’était presque impossible de distinguer les différents groupes, d’en connaître les membres et de connaître leur pratique du chat. J’ai essayé de faire des entretiens avec des chatteurs mais je confrontais à un refus systématique, ne me connaissant pas, ils se méfiaient et refusaient de répondre à mes questions même au téléphone ou via une messagerie instantanée.
Ainsi, j’ai donc choisi dans un deuxième temps une observation participante, car pour comprendre ce qui se passe réellement dans les salons, il ne suffit pas d’observer. Les phrases défilent plus ou moins rapidement selon le nombre de personnes présentes et les soucis de connections. Et il bien difficile de comprendre les sujets de discussions. Les premières fois ont été difficiles, car il faut tout d’abord comprendre le principe, les différentes façons d’interagir avec les personnes présentes. Le néophyte est souvent perdu et demande conseil auprès des officiers[5] ou des chatteurs présents. Cependant il est souvent mal vu de poser ce genre de questions en salle directement, il est conseillé de la faire en privé. De plus, les internautes font souvent référence à des évènements, des discussions qui ont eu lieu avant sa propre arrivée, la veille ou bien au-delà. Un internaute qui n’est pas assidu, qui ne se connecte pas de façon régulière et dans le même salon aura donc bien du mal à comprendre ce qui s’y passe et à créer un lien avec d’autres.
Des lors que j’ai choisi de participer aux discussions tout s’est alors passé très vite. J’ai fait la connaissance de trois chatteurs (un homme de 36, un autre de 29 ans, tous deux célibataires, et une femme de 27 ans vivant en couple et ayant un enfant). La discussion n’était pas sérieuse, il s’agissait surtout de plaisanteries où l’imaginaire a une grande importance. Il fallait pour être accepté dans leur groupe, créé quelques jours auparavant, faire preuve de beaucoup d’humour et d’autodérision, en d’autres termes, ne pas se prendre au sérieux. Le premier soir, ils m’ont demandé de rédiger mon profil afin d’en apprendre un peu plus sur moi. L’un deux me confiera par la suite, que lorsqu’une personne n’a pas de profil, il ne fait pas d’effort avec elle (Marc). Je me suis alors connectée de façon régulière chaque soir, à la même heure (vers 20 heures) et quelques fois dans la journée, afin de les rencontrer à nouveau. Pendant trois mois, j’ai donc passé environ six heures par jour sur le chat. Certains jour, cependant, il m’est arrivé de me coucher à l’aurore (vers 6 heures du matin) car j’attendais que tous les membres du groupe soient déconnectés du site afin d’arrêter mes observations. Ce groupe a rapidement évolué, de trois personnes, il comptait au bout de trois semaines, et jusqu’à la fin de mon de mon étude sur le terrain (mois de mai) 8 membres, plus ou moins assidus. Le fait d’appartenir à ce groupe ne les empêchait pas d’avoir d’autres contacts réguliers avec d’autres chatteurs, mais il existait un « noyau dur » (Thibault). Ce qui caractérise, ce groupe est que tous ses membres utilisent l’ordinateur pour des raisons professionnelles ou scolaires. Ils ont donc une grande habitude dans son maniement et sont particulièrement à l’aise avec lui. De plus ils étaient soit étudiants (avec des parents cadres) soit cadres eux-mêmes et l’amplitude de leur âge s’étendait dans la catégorie d’âge que je m’étais fixé au départ de mon enquête, à savoir les 20-40 ans. Ce groupe présentait également des profils différents dans le sens où certains étaient mariés ou vivant en concubinage, d’autres célibataires. De plus, ils n’étaient pas des individus isolés dans le sens où ils avaient à côté une vie sociale et familiale. Au début de notre enquête aucun d’entre eux ne s’étaient rencontré en dehors d’Internet.
Intégrer ce groupe m’a permis d’étudier la façon dont ils interagissaient entre eux et d’observer comment leur relation évoluait au fil des mois. Cela m’a permis également d’assister aux premiers rendez-vous qu’ils se sont fixés en dehors d’Internet. Le fait d’appartenir à leur groupe a créé une situation de confiance, propice aux confidences parfois intimes, et qu’ils oubliaient que j’étais là en tant qu’enquêtrice. Cela m’a permis de confronter les informations qu’ils me donnaient à celles dont disposaient les autres chatteurs avec lesquels ils communiquaient, afin d’échapper à l’un des plus importants biais selon nous induit dans le choix du terrain, à savoir sur Internet, la possibilité de falsifier, bien plus que dans une situation de face à face, les données. Car je le développerai par la suite : l’absence du corps permet à chacun de travestir la réalité en donnant aux autres de fausses informations sur soi, comme son âge ou son sexe. Ces internautes m’ont également mis en relation avec d’autres chatteurs qu’ils avaient rencontrés afin de compléter mon enquête en menant des entretiens en dehors de ce groupe. J’ai également pris contact avec d’autres chatteurs afin de compléter ou de confronter les informations dont je disposais. J’ai également pris parfois différentes identités sur le chat, en utilisant donc plusieurs pseudo, pour observer comment les individus interagissaient lors de mon absence et les comparer avec les données que je récoltais lors de l’observation participante et de vérifier si le informations qu’ils me donnaient étaient les mêmes que celles qu’ils donnaient aux autres.
J’ai mené deux types d’entretiens semi-directifs : par le biais d’un messagerie instantanée (MSN Messenger) et en face à face. L’entretien par messagerie instantanée s’est déroulé de la même manière qu’en situation de face à face, c’est-à-dire sous forme de dialogue, où je laissais l’internaute parler et intervenais pour recentrer la discussion ou questionner sur un point particulier. Ce type d’entretien a l’avantage de passer par l’écrit, ce qui permet à l’internaute de prendre son temps pour répondre, rectifier ce qu’il a écrit ou y apporter plus de précision. Cela permettait également un échange parfois plus intime sur le mode de la confidence. Cela m’a permis d’interroger des personnes qui refusaient de me rencontrer ou qui habitaient trop loin géographiquement, et de questionner tout au long de mon enquête les mêmes interviewés au fur et à mesure de mes découvertes sur le terrain. J’ai également, afin de confronter certaines données que je possédais ou de les compléter, participé à des forums sur Internet, dans lesquels j’ai posté des messages afin de recueillir des témoignages et récolter une grande source de matériaux écrits sur des questions que des Internautes postaient également eux-mêmes sur les forums et auxquels d’autres répondaient. Tout au long de mon enquête, enfin, j’ai rencontré des ingénieurs en informatique et un infographiste afin de m’expliquer certains points techniques, qui échappaient à ma compréhension.
[1] Dubey Gérard, Le lien social à l’ère du virtuel, Coll. La politique éclatée, Ed. Presses Universitaires de France, Paris, 2001, p. 25.
[2] Ibid. p. 25.
[3] Poutrain Véronique, Héas Stéphane, Les méthodes d’enquête qualitative sur Internet, Ethnographiques.org n°4 nov. 2003, Available from Internet : < URL : http://ethnographiques.org/documents/article/ArPouHeas.html>.
[4] Ibid.
[5] Personnes bénévoles, expérimentées du chat et chargées par l’hébergeur de surveiller le chat afin qu’il n’y ai pas de débordement.
[1] Dubey Gérard, Le lien social à l’ère du virtuel, Coll. La politique éclatée, Ed. Presses Universitaires de France, Paris, 2001, p. 25.
[2] Ibid. p. 25.
[3] Poutrain Véronique, Héas Stéphane, Les méthodes d’enquête qualitative sur Internet, Ethnographiques.org n°4 nov. 2003, Available from Internet : < URL : http://ethnographiques.org/documents/article/ArPouHeas.html>.
[4] Ibid.
[5] Personnes bénévoles, expérimentées du chat et chargées par l’hébergeur de surveiller le chat afin qu’il n’y ai pas de débordement.